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Interview [BAM]

La boîte à mystères

Interview [BAM]

épisode 5

[BAM] - Où l'on découvre la vie quotidienne d'une grand-parisienne

Tandis que Black Manoo, notre héros du roman-feuilleton, présente les « marcheuses » de Belleville, la nouvelle de Jean-François Meira, issue du premier appel à participation artistique des MyGrandParis, nous fait rencontrer une prostituée qui rejoint la capitale en transports en commun.

Les photos de la collection « Paris en images » accompagnent le texte, rappelant la très ancienne inscription de la prostitution dans l’imaginaire parisien.

(copyright collections Roger-Viollet)

Interview [BAM]
Interview [BAM]

Il faut marcher longtemps pour arriver à la gare, alors j’en profite pour fumer ma première cigarette. Je fume pas avant la fin de l’après-midi. Je me réveille à quatorze heures. Après, je prends un repas léger devant la télévision. Il y a rien à voir à cette heure-là, sauf des séries de vieux, alors je mets les clips ou les chaînes d’actualités. Parfois, je tombe sur des nouvelles du pays, alors je pense à mes parents et à mes sœurs.

 

Après mon bain, je range un peu la maison, pour quand Mano rentrera. Il sort vers midi, pour ses affaires. Souvent, on se croise que le matin ou seulement le soir, quand je travaille pas. Mano n’aime pas trop, si je travaille, pas, il dit que c’est abusé, mais il comprend quand même. Quand il a trop bu ou qu’il est défoncé, il me bat un peu. Il faut que je comprenne qui commande.

 

Après le ménage, je me maquille. S’il a fait trop chaud dans la journée, je reprends une douche, j’aime bien. Je m’habille, je remplis mon sac et je sors. Ensuite, il faut marcher longtemps. Disons vingt vingt-cinq minutes au moins. Mano me dépose jamais à la gare. Il aime pas ça. Ca prend autant de temps dans le train qu’à pieds pour arriver à la gare, parfois moins, quand j’attrape le direct.

 

Sur le quai, je parle à personne, on sait jamais. J’envoie des messages aux copines, pour qu’on se retrouve au café avant. On se raconte la journée, on se marre en repensant à la veille, il faut quand même ça, la bonne humeur. Dans le train, je regarde pas les gens, je préfère regarder le paysage, les choses qui ont changé depuis la veille. J’aime bien que le temps change, avec des lumières différentes sur les choses. Des fois, tu as l’impression qu’on a repeint les maisons, les arbres. Mais ça va trop vite pour bien observer. Pour bien regarder, c’est mieux quand tu approches des gares, là tu peux voir.

 

A chaque gare, c’est comme si tu passes une nouvelle limite. On imagine bien les cercles autour de Paris, comme sur les cartes, parce que même si les villes que tu traverses se ressemblent un peu toutes, elles changent au fur et à mesure. D’abord, les arbres sont moins nombreux. Et puis tu vois bien que les maisons se rapprochent les unes des autres, que les jardins deviennent de plus en plus petits, ils disparaissent. Tu peux même voir que les immeubles ont pas le même genre. Plus tu te rapproches du centre, plus tu penserais que les immeubles sont récents ou plus neufs, mais en fait non.

 

Il y en a un que j’aime bien voir, de loin, c’est une grande barre un peu carrée, avec un trou dedans, comme pour laisser passer le vent à travers. Il est très bizarre à voir. Un peu comme une voile de bateau, mais à cause du trou le vent peut pas pousser le navire. Alors les gens restent à terre. J’aimerais pas habiter là-dedans. Mano m’a dit qu’il allait parfois dans cet immeuble pour acheter la drogue. Tu vois jamais de gens aux fenêtres. Juste des draps qui pendent, des antennes paraboliques, des tas de conneries qui traînent sur les balcons. Je préfère être loin, derrière la vitre du train, comme ça tu n’es pas obligé de trop penser aux gens qui vivent enfermés là-dedans, devant leur télé. On devrait pas vivre dans des endroits pareils. Des immeubles comme ça, il y en a plein là d’où je viens, je pensais pas qu’il y en aurait à Paris.

 

Je descends Gare du Nord. Tout de suite, c’est un monde différent, il y a plus de gens, c’est plus divers aussi, il y a un mélange. Là tu comprends que Paris c’est une grande ville. Mais pas si grande, parce que les gens font vachement attention aux différences. Ca parle pas trop, et dès que quelqu’un parle à quelqu’un d’autre, les gens sont gênés, ils sont inquiets. S’il y a quelqu’un qui s’énerve, les gens se font tout petits, ils regardent dans le vide. Tu as l’impression qu’on les a élevés dans des cages, comme des hamsters, et c’est un peu vrai, en fait.

 

Dans le métro, c’est encore pire, parce que c’est plus petit, et il y a plus de parisiens mélangés aux banlieusards, aux blédards. Après, ça dépend beaucoup de la ligne, parce qu’il y a des lignes de gens qui travaillent, des lignes de touristes, des lignes de bourges, avec peu de monde dans la rame et sur les quais, mais toujours les SDF bourrés. Maintenant, il y a le tram, c’est plus agréable, je fais un détour pour le prendre, tu as l’impression de respirer un peu. Ca fait comme une frontière. On peut dire que c’est la première limite quand tu pars du centre de Paris, mais je pense qu’il y a des gens qui en voient d’autres. Un client m’a expliqué, une fois, comment les gens qui habitent au centre de Paris ou dans un coin n’en sortent pas beaucoup et déjà, s’ils changent de ligne de métro, ça fait une coupure. Mais dans l’autre sens, c’est vrai aussi : plein de gens qui travaillent à Paris ou qui traversent pour aller travailler sortent pas vraiment à l’air libre. En fait, sous terre, tu prends juste un raccourci pour aller trimer, mais tu vis pas vraiment la ville.

 

On prend le café avec les copines en attendant le soir. Il y a souvent les mecs qui nous surveillent, mais ils nous payent des coups à boire, pour nous encourager. Ensuite, on sort et on se poste aux endroits habituels, sur le boulevard. On travaille à la limite. Tu sais, on est comme des statues qui gardent le premier cercle, celui du tram. Après, c’est encore Paris, mais tu vois bien que les immeubles sont moins beaux, les gens moins riches qu’à l’intérieur. Dans ces quartiers, les gens n’ont pas beaucoup de voitures, ils se déplacent qu’en transports ou à pied. Donc, souvent, ce sont pas des clients. Tu vas pas aux putes si t’as pas de voiture. En un sens, ça veut dire qu’il y a encore des progrès à faire pour les transports.
Un jour, moi aussi j’aurai un appartement dans Paris.

Jean François Meira MyGrandParis

Jean-François Meira

Jean-François Meira est parisien. Après avoir été professeur agrégé de Lettres Modernes, enseignant durant 10 ans en Seine-Saint-Denis, il est désormais engagé dans l’action publique. En réponse au premier appel à participation artistique des MyGrandParis ouvert au …

La Commune de Paris (1871). Rue du Chevalier de la Barre (anciennement rue des Rosiers). Une barricade à l'angle de la rue de la Bonne. Avril-mai 1871. Bibliothèque historique de la Ville de Paris.

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Sur Paris en Images, retrouvez en ligne plus de 120 000 photos des collections photographiques de la Ville de Paris (collections Roger-Viollet, musées et bibliothèques de la ville de Paris…)   Tweet Share +1 Share Pin it

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