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[BAM] Horace

La boîte à mystères

[BAM] Horace

épisode 6

Une découverte de la Défense à travers le regard d'un jeune ingénu

Pendant que Black Manoo s’approche de l’Ouest parisien, François Couder nous propose, dans la Boîte à Mystères, d’explorer plus avant la Défense.

Inspiré par Gros-Câlin de Romain Gary, le texte nous fait voir ce lieu emblématique du Grand Paris à travers les yeux d’un simple d’esprit…

(photos commons wikimedia)

[BAM] Horace
[BAM] Horace

Avec Horace on s’est dit qu’on irait bien faire un tour à la Défense. Rapport au nom déjà. J’expliquerai plus tard. Seriez pas pressés tout de même…?  !

Sûr qu’Horace passe pas exactement inaperçu. Dieu sait qu’il cherche pas à la ramener du reste, attaché qu’il est à son petit costume gris, dans le genre passe partout moins. D’autant que dans le quartier, il était sacrément raccord.

N’empêche, il a beau camaïeuter comme il faut, on le remarque. Eu égard à sa corpulence déjà. C’était pourtant pas faute aux tours tout partout, bien grandes, grosses et lustrées de l’amincir en faisant de la perspective.

Les gens, ils aiment pas bien les gros. Ça sent le manque d’effort le gros, la bouffe tout plein et le cul vissé. Et c’est vrai qu’Horace il dilate volontiers de la seconde.

Pendant que l’autochtone à la Défense il turbine à mort et fait tourner les cadrans comme des toupies. Les mecs font même de la morale avec le temps : la cour d’assise pour les gaspilleurs! Les pendables vont jusqu’à l’oublier; et les vertueux le mesurent pour faire de l’efficacité avec.

Des obsédés du chrono! Y a du paradoxe à être scotché pareillement à quelque chose qu’on veut abolir: imagine voir, y’en a qui passent leur temps à économiser celui des autres!  Ces gars travaillent pour le néant!

Horace, il y va mollo mollo, du genre à engraisser les horloges. Il décompose le mouvement, façon paradoxe de Zénon: plus on le voit marcher, moins on a l’impression qu’il arrive.

On était quand même vachement impressionnés à la Défense; Horace il ouvrait des yeux presque aussi grand que ses oreilles, c’est dire. Y a pas meilleur endroit pour se coller un torticolis tellement on se casse le cou à regarder en l’air. Et quand les yeux retombent ça fourmille de partout ; qu’on devait avoir l’air bien abrutis d’immobilité au milieu de ce fouillis. Les gens, ils coulent; on dirait des veines qui affluent et pulsent partout. Et puis le sang noir des costumes va remplir de matière grise les grands corps caverneux des tours.

L’intelligence ça fait des érections à la ville. Ça la stimule. Alors que les cons, ça s’étale, ça s’allonge.

Avec Horace on se demandait bien ce qu’ils y foutaient tout de même dans ces tours. Paraît qu’y a pas que des bureaux; et même tellement de choses que c’est l’autarcie, genre une île. Paraît que les gars, il font tout avec rien. C’est la Genèse tous les jours là bas. Quelque chose qui sort de rien, ça nous perplexifiait Horace et moi ! D’autant que le « rien », Horace il connaît pas trop ; il pèse et occupe tellement l’espace, que le vide ça évoque pas; sauf peut être celui à combler lorsqu’il a la dalle. Il est simple Horace, pas sophistiqué; pas le genre à conceptualiser. !

Bon j’arrête de digressionner, mais z’allez pas me presser, dites ! Puis la digression c’est un petit voyage autour de l’essentiel; de la bougeotte qui instruit sans qu’on le remarque.

 

Donc, on allait pour se placer sous la grande arche blanche, quand Horace il pointe le bout de sa trompe vers une statue. Dans un style un peu désuet, que ça raccordait pas trop avec autour. Déjà c’était tout vert-gris chiasseux, comme si un gros pigeon malade avait voulu se moquer. Ca a fait rire Horace le coup du pigeon; et le rire d’Horace il sonne la charge, v’là le boucan et tout le monde qui se retourne.

La statue : y’a une grosse dame à l’air pas commode qui se tient super droite avec une couronne sur la tête qu’on dirait une muraille. Derrière elle, un canon, un drapeau et une petite fille mal fagotée avec un visage en tire larmes. Pis à ses pieds, un gars plutôt beau gosse, style poète à barbichette, avec des pompes à jésus, pour dire la misère. Pendant que la grande elle prend des airs terribles et la petite des douloureux, lui, il met de la poudre dans son fusil en prenant une pose, qu’il a l’air comme de par hasard fin prêt à sculpter. Le tout monté sur une grosse colonne. Autant dire que ça fait pas dans l’aérien…

Horace ça lui a plu. Surtout qu’en fait, les trois sur leur colonne, ils donnent son nom au quartier, because ils représentent la défense de Paris pendant la guerre contre les boches en 1871. Horace s’en battait les flancs sévère avec ses oreilles des explications, sauf qu’on y a repensé après quand on s’est assis sous la grande arche. Moi j’suis pas une tête, mais j’aime bien faire des liens entre les choses, les idées, histoire de mettre un peu d’ordre. J’range bien ma chambre, dis…

Conseil : comme dans la patrouille du livre de la jungle, faut faire pousser des queues et des trompes à vos idées, qu’elles se tiennent un peu ensemble; et pis c’est mignon à imaginer; et utile pour expliquer à Horace.

On gambergeait, ça comme, sous l’arche, quand soudain, j’fais un lien (trompe et queue)! J’vois l’arche du Louvre et l’arc de triomphe pile dans l’alignement, pareils que des arceaux au criquet; j’me dis: l’histoire, c’est la grosse boule qui roule de l’une à l’autre. Sa trajectoire (‘tention, latin les copains!) c’est ce qu’on appelle la translatio imperii; ça veut dire que le pouvoir a changé de mains et même d’endroit en fait. Du centre (le vieux Paris), il est passé vers des cercles de plus en plus grands, le Paris haussmannien des bourges à moulures, pour arriver aujourd’hui aux quartiers d’affaires hailletèques.

Là dessus, c’qui a changé aussi, c’est les armes pour être le plus fort : après la culture et l’art, c’est la poudre des fusils et des canons qui s’est mise à causer; maintenant les ordis chargés de matière grise qui tirent des pépètes tous azimuts, dans un langage moins gueulard, plein de 0 et de 1.

Avant, la Défense c’était la guerre avec la grosse dame et le poseur freluquet ; aujourd’hui c’est avec les mecs qui courent partout en toussant des chiffres. Horace il a demandé un truc pas con; faut pas croire qu’il est bête parce qu’il est lent ! Dans quel camp ils se battent du coup les autochtones, qu’il me demande ? J’ai vachement plissé le front et gonflé mes joues; m’a imité l’imbécile ; ça m’a fait rire et du coup j’étais déconcentré. J’lui ai répondu que je savais pas lui répondre.

A vrai dire, j’en sais pas beaucoup plus lourd depuis. J’continue de chercher mais tranquillos, le nez planté dans d’autres questions; du coup la réponse est pas chaude-croustillante, prête à sortir du four. Me pressez pas bon Dieu, y a le temps avant que de crever!

Regardez Horace. Il est pas heureux à barboter dans la Seine, l’imagination pleine de ses petits jeux tout simples? Sûr, la vie est bonne pour un gars comme ça.

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François Couder

Parisien et Seine-et-Marnais, François Couder a répondu à l’appel à participation artistique des MyGrandParis en proposant « Horace », un texte qui présente la Défense depuis le point de vue d’un jeune ingénu. Il est par ailleurs membre fondateur …

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François Couder

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